Alors que le tabagisme recule nettement en France, le cancer du poumon continue de tuer plus de 30 000 personnes chaque année. Avec le lancement de l’étude Impulsion, médecins et pouvoirs publics espèrent poser les bases d’un dépistage précoce capable de sauver des vies, y compris dans les populations les plus précaires.
Trente-neuf ans après la première Journée mondiale sans tabac mise en place par l’Organisation Mondiale de la santé, la France n’a jamais compté aussi peu de fumeurs. Les chiffres publiés par Santé publique France à l’automne 2025 montrent en effet qu’environ 18 % des 18-75 ans fument quotidiennement, alors que c’était le cas d’un quart d’entre eux en 2014. « Les mesures de santé publiques mises en place depuis des décennies portent leurs fruits, se réjouit le Pr Daniel Thomas, cardiologue et porte-parole de la Société Francophone de Tabacologie. Si la plus dissuasive est assurément l’augmentation du prix du tabac, d’autres comme l’interdiction de fumer dans les lieux publics, le Mois sans tabac ou le paquet neutre ont, elles aussi, contribué à la dénormalisation de la cigarette. » Cette tendance à la baisse s’observe tout particulièrement chez les plus jeunes. Alors que 30 % des lycéens fumaient quotidiennement en 2010, ils ne sont plus que 5,6 % à le faire actuellement. « Le plan national de lutte contre le tabac prévoit, à l’horizon 2032, moins de 5 % de fumeurs à 18 ans : nous y serons assurément », reprend le Pr Thomas.
Le tabac recule mais reste un fléau
Avec un tabac désormais largement discrédité aux yeux des jeunes générations et une consommation générale en diminution, on pourrait presque croire le combat gagné. Ce serait une erreur pour plusieurs raisons. D’abord, parce que la part de la population qui fume reste largement supérieure à celle observée dans plusieurs grands pays occidentaux. Face aux 18 % comptabilisés en France, les 12 % du Royaume-Uni et les 8 % de la Nouvelle-Zélande « rappellent que des progrès notables sont encore possible et que nous restons à un niveau de consommation important », souligne Laurent Muraro, porte-parole de la Fédération Entraid’Addict. Ensuite, parce que le tabac continue de faire de nombreuses victimes : un fumeur sur deux meurt de sa consommation, et l’espérance de vie des fumeurs est réduite de dix ans en moyenne par rapport à celle des non-fumeurs. « En France, 13 % des décès et 40 % des cancers sont attribuables au tabac », précise le Pr Thomas. 53 000 diagnostics de cancers du poumon sont posés tous les ans, soit l’équivalent des passagers d’un Airbus 320 par jour. Et plus de 30 000 personnes en décèdent chaque année, ce qui représente l’effectif d’un autocar tous les jours.
Un diagnostic souvent trop tardif
Le cancer du poumon est d’autant plus insidieux qu’il sait rester discret et évolue pendant longtemps de façon silencieuse. Quand les symptômes apparaissent, la maladie est souvent déjà très avancée. Problème, « près de 60 % de ces cancers sont diagnostiqués au stade métastatique », déplore la Pr Valérie Gounant, qui dirige l’hôpital de jour d’oncologie thoracique à l’hôpital Bichat (Paris). A l’inverse, identifié tôt, sous la forme d’un nodule isolé, il peut être traité par voie chirurgicale et guérit dans 90 % des cas. L’écart entre ces deux taux est l’argument le plus éloquent en faveur du dépistage. C’est aussi ce qui a conduit l’Institut national du cancer (INCa) à élaborer une grande étude organisée à l’échelle nationale pour en évaluer la faisabilité : le programme Impulsion (Implémentation du dépistage du cancer PULmonaire pas Scanner en populatION).
Tester la faisabilité du dépistage à grande échelle
Lancé le 11 mai, ce projet vise à recruter 20 000 participants, des personnes de 50 à 74 ans, fumeuses d’au moins « 20 paquets-année » (c’est-à-dire un paquet par jour pendant vingt ans) ou ayant arrêté depuis moins de 15 ans. Le parcours se déroule en quatre temps. En premier lieu, le repérage et l’invitation : les personnes éligibles sont identifiées lors de consultations médicales, ou bien se portent candidats en ayant pris contact sur le site internet de l’étude ou avec la ligne téléphonique (3433) dédiés ou encore sont identifiés dans le cadre d’actions de proximité. Vient ensuite le rendez-vous d’inclusion, où un médecin investigateur vérifie l’éligibilité, informe sur le programme et recueille le consentement. A cette étape, une consultation de tabacologie en vue d’un accompagnement au sevrage est proposée aux participants fumeurs qui peuvent en repartir munis d’une ordonnance pour des substituts nicotiniques et éventuellement des médicaments. Troisième stade : le scanner thoracique à faible dose réalisé dans un centre de radiologie participant à l’étude, dans un cabinet privé ou à l’hôpital public, 1 370 radiologues ayant été formés pour l’occasion. Enfin, dernière étape, le suivi. Si aucune anomalie n’est détectée, la personne est invitée à refaire un scanner à un an d’intervalle, puis tous les deux ans. Si un problème est repéré, une consultation médicale et d’autres examens sont programmés.
« Nous allons poser les bases du futur dépistage organisé, résume la Pr Marie-Pierre Revel, chef du service de radiologie à l’hôpital Cochin (Paris) et coordinatrice du projet Impulsion avec le Pr Sébastien Couraud, des Hospices Civils de Lyon. L’idée n’est pas de démontrer à nouveau le bénéfice médical, il est déjà largement établi dans de nombreuses études. » Les plus importantes, NLST et NELSON montrent ainsi une réduction de la mortalité par cancer du poumon de 20 à 25 % grâce au dépistage. « L’objectif, reprend la Pr Revel, est de démontrer qu’on peut déployer un dépistage à grande échelle avec qualité, efficacité et sécurité. »
Aller vers les publics les plus précaires
Reste à convaincre les individus concernés d’adhérer au programme. Certains, séduits par les échos médiatiques qu’a eus l’étude, commencent à se porter volontaires, mais les catégories sociales les plus précaires sont plus difficilement atteignables. Ce sont pourtant celles qui pourraient le plus bénéficier d’un dépistage, car largement plus fumeuses que la moyenne de la population. « L’addiction au tabac révèle des inégalités sociales, rappelle Laurent Muraro. Parmi les personnes se déclarant à l’aise financièrement, environ 10 % fument quotidiennement. Ce taux est trois fois plus élevé chez celles en difficulté. » De même, les plus vulnérables profitent moins des dispositifs de dépistage – ceux pour les cancers du sein et du côlon incluent deux fois plus de catégories socioprofessionnelles supérieures que de personnes en situation de précarité – et ont en moyenne moins accès aux traitements et aux innovations thérapeutiques. Pour ne pas les laisser de côté et mettre en place un programme aussi juste que possible, les initiateurs d’Impulsion ont tenu à déployer des actions dites d’aller-vers. En filigrane, un impératif : ne pas reproduire dans le dépistage les inéquités sociales.
Un dépistage de proximité
« Le nec plus ultra en la matière s’illustre par le Pneumobile, un poids-lourd équipé d’un scanner itinérant dans la région Auvergne-Rhône-Alpes. Mais cela coûte très cher – 1,7 M€ à l’achat – et nécessite un second camion qui fournit l’énergie ainsi qu’une dizaine de personnes, décrit le Pr Charles Marquette, pneumologue-cancérologue, qui dirige la recherche clinique à l’IHU RespirERA de Nice. Il était donc nécessaire d’imaginer un aller-vers alternatif. C’est ce que nous faisons en PACA depuis deux ans, en prévision de l’étude Impulsion ». Concrètement, une camionnette sillonne la région et va à la rencontre de la population dans les zones de précarité sociale ou de basse densité médicale. Marchés, parvis de mairies, salles mises à disposition par les municipalités, etc. : sur place, le personnel réalise une consultation de tabacologie, une spirométrie et fixe un rendez-vous pour réaliser le scanner. Pour cela, il dispose en temps réel de l’agenda des radiologues impliqués dans le dispositif et peuvent y programmer l’examen dans les jours à venir. « Sortir de là avec la date du scanner déjà fixée est un point absolument critique dans la réussite du dispositif : nous atteignons un taux d’adhésion supérieur à 95 %. En laissant les participants prendre eux-mêmes rendez-vous au contraire, beaucoup d’entre eux renoncent », constate le Pr Marquette. Autre élément clé de réussite, désacraliser l’examen et évacuer les peurs. Le choix des mots utilisés est pour cela déterminant. L’objectif affiché n’est ainsi pas tant de rechercher un éventuel cancer du poumon « que de prendre le dépistage dans son ensemble et de proposer un check-up de la santé respiratoire », reprend Charles Marquette.
Dans le nord de l’Ile-de-France, le projet Caminor, lancé le 27 mai dernier, s’appuie sur un fonctionnement identique et poursuit les mêmes objectifs. La Pr Valérie Gounant, à l’origine de cette initiative avec le Pr Gérard Zalcman, détaille : « Nous allons nous baser sur la liste des quartiers classés QPV (Quartiers prioritaires de la politique de la ville) pour choisir les lieux de nos interventions, en partenariat avec les municipalités, les associations et les acteurs de santé locaux (cabinets infirmiers, pharmacies…) qui connaissent très bien leur population. Des recrutements dédiés ont été réalisés pour que nous puissions être en circulation avec notre camionnette au moins trois jours par semaine ». A terme, cinq véhicules seraient nécessaires pour aller au-devant d’une partie des quelque 500 000 personnes éligibles au dépistage en Ile-de-France.
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