La Haute Autorité de santé a actualisé ses recommandations sur l’autisme et écarte désormais explicitement plusieurs approches dépourvues de validation scientifique, dont la psychanalyse. Une évolution saluée par les associations qui dénoncent depuis des décennies l’influence de cette doctrine.
14 ans après la publication de ses recommandations de bonnes pratiques professionnelles (RBPP) concernant la prise en charge des troubles du spectre de l’autisme chez l’enfant, la Haute Autorité de santé (HAS) a communiqué en début d’année une actualisation de ces préconisations. Le but : guider les professionnels de santé dans leur pratique pour maximiser les chances que chaque enfant concerné ait « un parcours de vie cohérent et inclusif en favorisant son autodétermination ». Cette mise à jour, qui s’appuie sur l’évolution des connaissances scientifiques, met l’accent sur l’importance d’interventions précoces, à la fois développementales et comportementales. Dans le même temps, la HAS précise explicitement les méthodes sans preuves qu’elle ne recommande pas, parmi lesquelles la psychanalyse. Une discipline pourtant encore largement présente dans l’univers de l’accompagnement des personnes autistes. Décryptage avec Danièle Langloys, la présidente d’Autisme France.
Comment accueillez-vous la mise à l’index de la psychanalyse par la HAS ?
Danièle Langloys : Il était temps ! Comme toutes les associations nationales de familles de personnes concernées, nous attendions cette mise au point depuis des décennies. Autisme France est d’ailleurs née, en 1989, d’une révolte des familles face à l’impossibilité d’avoir accès à des interventions scientifiquement validées. Il nous paraît incroyable qu’il ait fallu attendre 2026 pour que la HAS prenne ce type de décision alors que, dans tous les pays occidentaux, la question de la place de la psychanalyse est réglée depuis quarante ans. Partout ailleurs qu’en France, les recommandations n’évoquent pas ce système de croyances qui doit être réservé à des adultes consentants et éclairés, et certainement pas imposé à des enfants qui ne parlent pas, ont parfois des troubles intellectuels sévères et ne comprennent pas ce dont il s’agit.
Quelles difficultés pose l’approche psychanalytique ?
D.L – Elles sont nombreuses, mais la première d’entre elles tient certainement aux pertes de chances qu’elle induit chez les personnes autistes. Les recommandations insistent sur l’importance d’un diagnostic précoce pour mettre en place très tôt des interventions développementales et comportementales efficaces. Il s’agit d’un élément essentiel du futur développement de l’enfant, car le cerveau reste très plastique jusqu’à l’âge de 3 ans. Les professionnels de santé peuvent en moyenne poser un diagnostic fiable à dix-huit mois, voire parfois avant. A cet âge, une prise en charge efficace contribue à faciliter les apprentissages, à améliorer la communication sociale et à prévenir le sur-handicap. L’enjeu est de ne pas faire de tous ces enfants autistes de très lourds handicapés. Mais, dans la réalité, les diagnostics sont posés en moyenne entre 4 et 5 ans, ce qui est beaucoup trop tard et empêche, de fait, une intervention précoce. Un temps précieux est perdu à cause du poids de la psychanalyse chez de nombreux professionnels qui, plutôt que d’accompagner les enfants, culpabilisent les parents.
Sur quoi repose cette culpabilisation ?
D.L – Les psychanalystes cherchent les causes de l’autisme. Au lieu de s’appuyer sur les connaissances scientifiques et de prendre en compte des critères génétiques et environnementaux, ils considèrent les parents – et particulièrement les mères – comme les raisons de l’autisme. Cela se traduit par des discours destructeurs pour les familles et qui n’aident absolument pas les personnes autistes. Les parents entendent par exemple que leurs problèmes sexuels conditionnent le comportement de leur enfant et que celui-ci a décidé d’être autiste car il refuse d’accéder à la jouissance. Autre exemple, les professionnels de l’Aide sociale à l’enfance, très empreints de psychanalyse, récusent fréquemment les diagnostics d’autisme et préfèrent y voir de la carence éducative. Ils s’acharnent sur des familles qui sont épuisées, ont besoin d’aide et pourtant sont contraintes de vivre dans la peur d’avoir un signalement.
Comment expliquer le poids de la psychanalyse en France ?
D.L – De nombreuses professions intègrent une approche psychanalytique, héritage de l’influence exercée dans notre pays par l’école de Lacan qui a eu le temps de noyauter les universités et de nombreux centres de formations. Si les neuropédiatres ont une véritable formation scientifique et ne sont pas idéologisés, il en va très différemment des pédopsychiatres, dont l’immense majorité fonde sa pratique sur la psychanalyse. Pour 80 % des psychologues, elle représente également l’unique référence théorique. Idem dans les Instituts régionaux du travail social (IRTS) qui en sont tous fortement empreints. Dans notre pays, la psychanalyse peut être vue comme une culture d’Etat, une secte qui est parvenue à s’imposer dans les médias, notamment publics, et à être défendue par la classe politique.
L’évolution des recommandations de la HAS signifie-t-elle un revirement de cette emprise ?
D.L – Elles sont encourageantes, mais resteront vaines tant que le problème de la formation des professionnels de santé ne sera pas réglé. Pour évincer la psychanalyse des centres de formation et des universités, une étape est essentielle : il faut rendre ces recommandations opposables et sanctionner ceux qui ne les respectent pas. Or, aucun texte ne le prévoit. La récente loi sur la protection de l’enfance, adoptée au mois de mai, devait initialement intégrer un article allant dans ce sens. Malheureusement, il a été abandonné lors de l’examen du texte, peut-être par crainte qu’il soit requalifié ultérieurement de cavalier législatif et s’en trouve ainsi invalidé. Fin mai, l’Assemblée nationale a en outre publié un rapport parlementaire consacré à la prise en charge de l’autisme. S’il dénonce une approche psychanalytique persistante et réclame une opposabilité des recommandations de la HAS aux secteurs sanitaire et médico-social, ses auteurs sont finalement restés trop frileux : c’était à eux de formuler une proposition de loi allant dans ce sens plutôt que de se contenter de vœux pieux.
Les psychanalystes revendiquent une liberté de pratique. Qu’en pensez-vous ?
D.L – Que dirait-on d’un cardiologue qui fait ce qui lui passe par la tête avec ses patients en s’appuyant sur la liberté de pratique : ce serait inacceptable. Il en va exactement de même pour les psychanalystes qui récitent leur catéchisme à propos de l’autisme. Ils ont compris qu’ils étaient en train de se marginaliser et que leur vision devenait minoritaire chez les jeunes générations de professionnels. Mais même si la culture scientifique s’est largement développée et qu’un consensus est aujourd’hui clairement formalisé, bâti sur la littérature scientifique et l’expertise des professionnels et des usagers, leur résistance reste très forte. Pour eux, la science représente la négation de l’humain. Comme toute secte, ils résisteront jusqu’au bout, mais finiront par disparaître.
Quelles mesures permettraient d’améliorer la prise en charge des enfants autistes ?
D.L – Je le redis : en premier lieu, les recommandations de la HAS doivent être rendues opposables. Il faudrait ensuite refondre la formation initiale des professionnels de santé pour l’appuyer sur la science. La troisième étape consisterait à contrôler sur le terrain le respect des bonnes pratiques. Parallèlement, l’Etat serait inévitablement amené à dégager des fonds pour permettre à toutes les personnes autistes de bénéficier d’une prise en charge. Aujourd’hui, énormément d’enfants et d’adultes se trouvent sans solution. On compte entre deux et cinq ans d’attente pour profiter des services ambulatoires au domicile des enfants ou à l’école ; de trois à huit ans pour accéder aux Instituts médicoéducatifs ; plus de dix ans pour bénéficier d’un lieu de vie pour adultes…
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