Après les déserts médicaux, voici les « déserts pharmaceutiques », selon l’expression utilisée pour la première fois par le ministre de la Santé Yannick Neuder en juillet 2025. En zone rurale, il est de plus en plus compliqué de trouver une officine ouverte et il faut parfois faire un trajet de plus de 15 minutes pour y accéder ! Dans ce contexte, quel est le système D des familles pour se procurer les médicaments essentiels ? Et quelles sont les pistes de solution plus pérennes ?
« S’il n’y a plus de médecins ni de pharmaciens dans certaines communes, quels services de santé reste-t-il pour la population ? Et qui voudra venir vivre dans ces territoires ? », alerte Nathalie Coutinet, économiste de la santé. Depuis 2015, 211 officines ferment chaque année en France, en moyenne, majoritairement en zone rurale, selon un rapport de la Cour des Comptes publié en 2025 sur ce sujet. Mathématiquement, le temps de trajet pour rejoindre la pharmacie la plus proche a augmenté partout. S’il faut compter en moyenne 6 minutes de trajet à pied, en voiture ou en transport en commun, ce temps est souvent supérieur à 15 minutes en zone rurale, un problème majeur pour les Français concernés. Comment expliquer l’apparition de ces déserts pharmaceutiques ? La première cause n’est autre que l’existence des déserts médicaux. Un médecin généraliste qui part, c’est moins de médicaments prescrits et donc moins de travail pour les petites pharmacies des environs, parfois contraintes de mettre la clé sous la porte. Et les autres causes sont imbriquées : un modèle économique de l’officine moins rentable que par le passé, une désaffection des jeunes pour cette carrière et des règles d’ouverture des pharmacies complexes et inadaptées à certains territoires.
Comment récupérer ses médicaments ?
Ces fermetures ont des conséquences très concrètes sur la population des bassins de vie concernés. « Cette situation est devenue très difficile pour les personnes qui vivent avec des pathologies chroniques – ce qui est déjà lourd – et qui doivent en plus se soucier de savoir si elles pourront récupérer les médicaments dont elles ont besoin ! », témoigne Anne Legentil, conseillère technique au sein de la Fédération nationale Familles rurales. Et d’ajouter : « Il faut considérer l’accès aux soins dans son ensemble : médecins, pharmaciens et infirmières de pratique avancée. Les pharmaciens deviennent de plus en plus les relais des médecins, depuis qu’ils ont l’autorisation de développer d’autres services (vaccination, suivi de maladie chronique, etc.). Des services qui peuvent d’ailleurs améliorer la rentabilité de leur structure en milieu rural ». En effet, ces dernières années, les missions des pharmaciens ont été élargies en plusieurs étapes. Après les tests et la vaccination Covid, les entretiens pharmaceutiques et le suivi de maladies chroniques, la loi de financement de la Sécurité sociale pour 2026 a notamment prévu la prise en charge à l’officine de petits problèmes de santé du quotidien (plaies, conjonctivites, piqûres de tiques…).
Une population « abandonnée »
En attendant de voir si ces nouvelles missions favorisent les installations en zone peu dense, Familles rurales propose un service de transport d’utilité sociale dans certains départements. Le principe est simple : « Des bénévoles de l’association véhiculent des bénéficiaires, souvent aux revenus modestes, afin de se rendre à un rendez-vous médical, à la pharmacie ou à d’autres services, qui se trouvent aujourd’hui éloignés. Le bénéficiaire défraye le conducteur à un tarif solidaire. C’est très utile pour les personnes qui n’ont pas le permis ou ne conduisent plus, notamment les personnes âgées. » Mais cette aide ponctuelle des associations ne suffit pas à combler le sentiment d’abandon de la population. La dernière enquête de Familles rurales, parue en octobre 2025, “Territoires ruraux : perceptions et réalités de vie”, le confirme : 72 % des personnes interrogées considèrent que l’accès aux services de santé est celui qui s’est le plus dégradé au cours des dernières années (+15 points depuis 2018 et +36 points depuis 2003 !). Et 59 % des ruraux estiment que leur territoire est « abandonné ».
Quelles réponses ?
Le rapport de la Cour des comptes dresse plusieurs pistes :
- Réduire l’ampleur des déserts médicaux et favoriser l’installation de nouveaux médecins dans ces territoires oubliés est la première mesure indispensable, qui permettrait, par ricochet, aux pharmacies situées autour de ces nouveaux cabinets d’être rentables. Une fois de plus, France Assos Santé a appelé à une politique plus volontariste sur le sujet, dans une tribune publiée dans le Monde le 8 juin dernier.
- Assouplir les règles d’ouverture de pharmacie en zone rurale
Jusqu’à l’été 2024, pour ouvrir une pharmacie dans une commune, il fallait obligatoirement que celle-ci compte plus de 2 500 habitants. Désormais, les directeurs des agences régionales de santé (ARS) peuvent autoriser une ouverture ou un regroupement si les communes voisines dépourvues d’officine totalisent au moins 2 500 habitants, dont une de plus de 2 000 habitants. Mais décréter que le temps de trajet ne doit pas dépasser dix à quinze minutes serait une règle plus efficace ! La Cour des comptes reconnaît que « les règles d’installation sont de moins en moins adaptées au maintien du maillage officinal », et propose de soutenir en priorité les pharmacies situées dans des communes sans médecin, à plus de dix minutes des autres officines ou avec un seul titulaire âgé de plus de 60 ans. - Ouvrir des antennes pharmaceutiques
Une mini-pharmacie dans une mairie ? Non, vous ne rêvez pas, c’est le cas à Châteauneuf-de-Randon (Lozère), commune de 520 habitants, où une antenne a ouvert en août 2025. Le maire est ravi. « Nous n’avions plus de pharmacie depuis deux ans et demi ! Quand le directeur de l’ARS m’a proposé cette option, j’ai contacté plusieurs pharmacies et celle de Bagnols-les-Bains (à 20 km) a bien voulu relever le défi. Après des petits travaux, l’antenne a ouvert dans une pièce dédiée, à la mairie, deux jours et demi par semaine. C’est un soulagement pour les habitants », témoigne Bruno Durand. Ces antennes sont en phase d’expérimentation dans quatre autres communes rurales : Cozzano (Corse-du-Sud), Puycasquier (Gers), Coupiac (Aveyron), Cremeaux (Loire). En fonction du bilan, elles pourraient être généralisées en 2028. - Regrouper les petites pharmacies
Les officines de petite taille ont souvent un chiffre d’affaires plus modeste, ce qui les empêche d’embaucher un pharmacien-adjoint et menace leur reprise. A l’inverse, le regroupement permet d’attirer du personnel et de proposer des horaires élargis et de nouveaux services. C’est le cas par exemple au Faouët, dans le Morbihan (56), où trois pharmaciennes se sont associées pour ouvrir une grande enseigne. « En 2024, nous avons emménagé dans de grands locaux, à proximité du pôle médical. La surface permet de proposer de nouveaux services : vaccins, tests de dépistage et entretiens », témoignent Aurélie, Clarisse et Isabelle, les trois associées. « Les petites pharmacies isolées ne peuvent plus survivre en zone rurale. Certaines personnes râlent de devoir rallonger un peu leur trajet, mais globalement la population est satisfaite. Nous assurons aussi des livraisons de médicaments pour les personnes qui ne peuvent pas se déplacer, via les infirmiers », précisent-elles. Un pari gagnant.
Côté chiffres
20 000€ par an : depuis juillet 2025, l’Assurance maladie peut débloquer cette aide pendant trois ans maximum (renouvelable en fonction du bilan) aux officines rurales en difficulté. Les critères pour en bénéficier sont nombreux : être située en territoire « fragile », selon l’ARS, être la seule officine de la commune et avoir un chiffre d’affaires inférieur à un million d’euros. Entre 1 000 et 2 000 pharmacies devraient en bénéficier d’ici à fin 2026.


