Longtemps attendu du fait des multiples rebondissements liés au pénible accouchement de la Stratégie nationale alimentation nutrition climat (SNANC), le gouvernement a enfin dévoilé la semaine dernière le Programme National Nutrition Santé 2026-2030 (PNNS 5), qui fixe les grandes orientations publiques pour améliorer l’alimentation des Français, lutter contre l’obésité et le surpoids et prévenir les maladies chroniques liées à une alimentation déséquilibrée.

À l’heure où les agences de santé publique indépendantes sont déstabilisées et où le lobbying des acteurs privés s’intensifie, nous saluons la nomination à sa tête de Mathilde Touvier, directrice de recherche à l’Inserm, reconnue pour la qualité de ses travaux en épidémiologie nutritionnelle, qui constitue un signal fort en faveur d’une politique de santé publique fondée sur la science.

Car ce nouveau programme intervient dans un contexte préoccupant : aujourd’hui, un Français sur deux est en situation de surpoids ou d’obésité, et un décès prématuré sur cinq est lié à l’alimentation. Dans le même temps, les inégalités sociales face à l’accès à une alimentation de qualité ne cessent de se creuser. L’explosion des maladies chroniques liées à une alimentation déséquilibrée met sous tension le système de santé et fait peser une charge de plus en plus insoutenable sur notre modèle de protection sociale.

Parmi les évolutions notables, le PNNS 5 marque une avancée importante en reconnaissant que les choix alimentaires ne relèvent pas uniquement de la responsabilité individuelle : ils sont aussi largement déterminés par des facteurs structurels comme le prix des produits, l’offre disponible, la pression publicitaire et marketing… France Assos Santé salue cette prise de position qui constitue un changement de regard essentiel et appelle à la prise de mesures structurelles pour façonner des environnements alimentaires réellement favorables à la santé.

Articulé autour de 3 axes majeurs (créer des environnements nutritionnels favorables, encourager des comportements nutritionnels sains et durables et faire des milieux de vie des lieux promoteurs de santé), le PNNS 5 propose plusieurs orientations intéressantes :

  • Il prévoit notamment d’améliorer la qualité nutritionnelle des produits, avec une attention particulière portée à la réduction du sucre dans les aliments destinés aux enfants et à la qualité des repas servis en restauration collective, que ce soit dans les cantines, les crèches ou les Ehpad ;
  • Enjeu majeur et pourtant survolé dans la SNANC sous l’impulsion des lobbys agroalimentaires, le programme prévoit de poursuivre l’expertise sur le sujet des aliments ultra-transformés afin d’arriver à une définition opérationnelle, et surtout spécifie que les résultats de ces expertises pourront entraîner « la mise en place de mesures de gestion appropriées en termes de santé publique »;
  • En parallèle, l’information des consommateurs doit être renforcée, avec la poursuite du déploiement du Nutri-Score et son extension aux denrées non pré-emballées ainsi qu’à la restauration hors foyer, et la publication de nouvelles recommandations nutritionnelles en faveur d’une alimentation saine et durable.

La protection des enfants est aussi affichée comme une priorité, avec une volonté de réduire efficacement leur exposition à la publicité pour les produits trop gras, sucrés ou salés et aux fast-foods, notamment à la proximité des écoles, une demande de longue date de France Assos Santé et de ses associations membres. En outre, le programme reconnaît explicitement les inégalités sociales en matière d’alimentation, en prévoyant notamment une amélioration de la qualité de l’aide alimentaire et le maintien de dispositifs de repas à prix réduit.

Cependant, malgré ces avancées, le PNNS 5 reste contraint par les orientations, en majorité incitatives et non contraignantes, définies dans la SNANC et donc en retrait sur plusieurs leviers essentiels. Là où le Haut Conseil de la santé publique (HCSP) plaidait en faveur de mesures claires et contraignantes (fiscalité ciblée sur les produits les moins favorables à la santé, interdiction stricte de la publicité alimentaire destinée aux enfants, régulation plus ferme de l’offre), la plupart des mesures repose sur des engagements volontaires des industriels, notamment en matière d’affichage du Nutri-Score, de formulation des produits, de marketing ou de publicité. Or, l’expérience montre que les démarches d’auto-régulation sont insuffisantes pour produire des changements significatifs.

Par ailleurs, le programme reste discret – avec peu d‘actions concrètes – sur la question du prix de l’alimentation saine, qui constitue pourtant un frein majeur pour de nombreuses familles. Sans action forte sur l’accessibilité économique, les recommandations nutritionnelles risquent de rester hors de portée d’une partie de la population. Après une campagne sur la question des offres promotionnelles au printemps dernier, France Assos Santé se mobilise en ce sens aux côtés de Familles Rurales, du Secours catholique français et de foodwatch pour demander une réglementation obligeant les distributeurs à vendre 100 produits répondant aux recommandations de santé publique à prix coûtant.

Un autre point de tension concerne les recommandations alimentaires elles-mêmes. En France, celles-ci n’ont pas été révisées depuis 2019 et apparaissent aujourd’hui en décalage avec les connaissances scientifiques et les pratiques de nombreux pays européens. Exemple criant, là où plusieurs de nos voisins (Allemagne, Autriche, Espagne, Italie, Suisse… tout juste rejoints par les Pays-Bas) recommandent désormais de limiter la consommation de viande à 300 grammes par semaine, toutes catégories confondues, les repères français autorisent encore jusqu’à 650 grammes de viande rouge et de charcuterie. Or une partie significative de la population française dépasse ces niveaux, avec des risques accrus de cancer colorectal et de maladies cardiovasculaires et métaboliques associées. Cette situation interroge, d’autant plus que le HCSP avait explicitement recommandé de revoir à la baisse ces seuils, d’intégrer l’ensemble des viandes (y compris la volaille) dans une limite globale et de prendre en compte à la fois les enjeux de santé et de durabilité environnementale.

Nous regrettons également que ce 5e programme n’aborde pas de manière explicite la question de l’alcool en tant que facteur de risque nutritionnel. En effet, si ses effets délétères sur la santé sont bien documentés – notamment en lien avec les cancers, les maladies cardiovasculaires et les apports caloriques excessifs –, le PNNS continue de traiter ce sujet principalement sous l’angle des addictions. Cette approche en silo limite la portée des messages de prévention, en dissociant artificiellement l’alcool des autres déterminants alimentaires de santé. Une intégration plus transversale, au même titre que les autres comportements nutritionnels à risque, permettrait pourtant de renforcer la cohérence et l’efficacité des politiques de santé publique.

À cela s’ajoute un manque de lisibilité sur les moyens financiers réellement mobilisés pour mettre en œuvre ces ambitions…

En conclusion, pour France Assos Santé, l’alimentation doit être pleinement reconnue comme un enjeu de santé publique, mais aussi de justice sociale. Permettre à chacun de bien se nourrir suppose d’aller plus loin en renforçant la régulation du marketing alimentaire, en garantissant un véritable accès économique à une alimentation saine et en encadrant davantage les pratiques de l’industrie agroalimentaire.

Sur le même sujet

Privacy Preference Center