A l’occasion des Etats généraux de la Douleur des femmes, qui se sont tenus le 19 octobre au ministère de la Santé, tous les intervenants ont documenté une minimisation de la douleur des femmes. Les 33 recommandations formulées pour une meilleure prise en charge suffiront-elles à créer un électrochoc ?
» La douleur, c’est dans la tête, vous paraissez en forme aujourd’hui ! » Voilà une phrase que j’ai entendue au début de mon suivi, il y a dix ans, et encore récemment, en centre anti-douleur.
Audrey Aronica, présidente de l’Association francophone pour vaincre la douleur (AFVD)
Audrey Aronica, présidente de l’Association francophone pour vaincre la douleur (AFVD), s’était confiée à France Assos Santé au sujet de sa maladie, une algie vasculaire de la face, en 2025. Parce qu’elle porte des talons et du rouge à lèvres, elle n’est pas crue ni entendue par le corps médical. La présidente d’association raconte aussi les espoirs douchés. « Pour consulter en centre anti-douleur, il y a un an d’attente. Quand on arrive enfin au rendez-vous pour s’entendre dire “faites un peu d’hypnose ou de jogging, ça ira mieux”, c’est très difficile à accepter. » Cette minimisation de la douleur des femmes est décrite par tous les intervenants de ce colloque, qui s’est tenu le 19 octobre à Paris, parmi lesquels Olivier Véran et François Braun, tous deux anciens ministres de la Santé, Aurore Bergé, ministre déléguée chargée de l’égalité hommes/femmes ou encore Catherine Azoulay, médecin gynécologue.
« Ne pas être écoutée, c’est de la douleur ajoutée »
Pendant un an, sous le pilotage d’un comité national pluridisciplinaire, de nombreuses données ont été croisées : une revue de littérature scientifique, plus de 700 témoignages de femmes et les résultats d’une enquête OpinionWay pour l’agence Comm Santé, parue en décembre 2025 et menée auprès de 1000 Françaises et 240 professionnels de santé. Il en ressort cinq dysfonctionnements systémiques, qui s’imbriquent : une banalisation culturelle de la douleur, un déficit de données genrées, des biais de reconnaissance de cette douleur par les professionnels de santé, des inégalités sociales d’accès aux soins et des parcours de prise en charge trop fragmentés. Selon cette même enquête, 81 % des professionnels de santé déclarent avoir déjà été témoins d’une situation où la douleur des femmes a été minimisée et 40 % que les hommes. Pourtant, cette douleur est bien réelle : 83 % des femmes interrogées déclarent avoir connu au moins un épisode douloureux au cours des 12 derniers mois et, pour 58 % d’entre elles, cela a eu un fort impact sur leur vie (contre 45 % chez les hommes).
Les douleurs féminines dépassent de loin celles des règles ou de l’endométriose, dont il est souvent question. Douleurs articulaires, neuropathiques, thoraciques, etc., la typologie des douleurs au féminin est large, comme chez les hommes, mais elle ne se traduit pas toujours par les mêmes symptômes. Le drame, c’est que cette minimisation est intériorisée par les femmes et entraîne un retard de soins : 40 % d’entre elles ont déjà différé une consultation pour une douleur importante (contre 32 % des hommes), en pensant qu’elle allait passer.
Le poids de l’histoire et des mentalités
En médecine, à travers les époques, le corps masculin sert d’étalon ; celui des femmes est pensé ensuite, par différence. « La douleur typique est celle de l’homme. Les autres sont dites “atypiques” et parmi celles-ci, il y a celles des femmes », confirme ainsi le Dr Jean-Baptiste Caillard, président de la Conférence nationale des Unions régionales des professionnels de santé (URPS) et médecins cardiologue, dans une phrase qui dit tout, ou presque. « Historiquement, les femmes ont été exclues des essais cliniques par précaution, dans les années 1960-70, notamment après le scandale du Distilbène. Aujourd’hui encore, on note 25 % de sous-représentation féminine dans les protocoles d’études cliniques et la recherche en laboratoire utilise moins de cobayes femelles », explique Solenn Le Henn, journaliste santé à France Info et co-autrice du livre « Les négligées ». Conséquence : les femmes subissent entre 50 et 75 % d’effets indésirables en plus que les hommes, en suivant les mêmes traitements médicamenteux. Par ailleurs, à pathologie égale, leur prise en charge est retardée par ce poids écrasant des mentalités. À dossier clinique identique pour une douleur thoracique, le cas est jugé comme une urgence vitale dans 62 % des cas s’il s’agit d’un homme, contre 49 % pour une femme. Ce chiffre tombe à 42 % s’il s’agit d’une femme noire, selon une étude menée au CHU de Montpellier auprès de 1 563 soignants et publié en janvier 2024.
Autre exemple affligeant : le retard de prise en charge des infarctus chez la femme, qui entraîne une mortalité féminine 2,5 fois supérieure, selon un rapport de l’Académie de médecine paru en janvier 2025. Les symptômes au féminin diffèrent de ceux de l’homme, avec notamment une fatigue intense, une angoisse élevée et des palpitations. Par méconnaissance, les femmes peuvent minimiser ces signes et les professionnels de santé passer à côté du bon diagnostic. « La pathologie coronaire est assimilée à une pathologie masculine. Les femmes sont généralement absentes de nos programmes de réadaptation car elles ne sentent pas concernées », déplore le Dr Caillard. Quel est donc le biais principal qui pollue les décisions des soignants ? Le célèbre « c’est dans la tête » ! La douleur au féminin est souvent considérée comme d’origine psychologique. « Les femmes sont perçues comme des êtres d’émotions et, pour cette raison, sont moins écoutées que les hommes, qui eux, auraient une douleur bien réelle, physiologique. Il faut vraiment travailler sur ce biais-là, par exemple avec des outils de simulation, de plus en plus utilisés en médecine générale », souligne Éric Serra, psychiatre spécialiste de la douleur et président de la Société française d’étude et de traitement de la douleur (SFETD).
Un meilleur outillage des professionnels de santé
C’est l’une des cinq priorités formulées par les Etats généraux, déclinées en 33 recommandations. « Lors des études de médecine, nous apprenons que la douleur est un symptôme. Il faut maintenant reconnaitre la douleur chronique comme une maladie en tant que telle, voire une affection de longue durée », recommande François Braun, médecin urgentiste et ancien ministre de la Santé. Pour ce faire, voici les recommandations : développer des outils de formation initiale et d’évaluation de la douleur adaptés aux consultations de médecine générale ; utiliser le parcours de soins existant pour l’adapter à la douleur des femmes ; élargir la prise en charge à tous les professionnels de santé, y compris aux pharmaciens car ce sont eux qui délivrent les antalgiques aux patient(e)s, et développer la médiation de proximité en cas de douleur mal soulagée, via notamment les Commissions des usagers. « Aux Etats-Unis, les médecins interrogent systématiquement leur patient(e)s sur leur niveau de douleur et le mesurent, au même titre que la prise des autres constantes (température, tension, etc…). Cette pratique devrait avoir toute sa place en consultation en France aussi », estime Éric Serra.
« Ces recommandations peuvent tout changer ! Si elles sont entendues par les femmes qui souffrent, elles ne vont plus baisser les bras, comme c’est trop souvent le cas aujourd’hui. Les femmes ne devraient pas avoir à prouver qu’elles ont mal alors que la douleur est une expérience individuelle et déclarative. Elles doivent être crues dès la première consultation », réagit Améline Condamine, présidente d’EndoFrance. En raison de la chronicisation des douleurs, 65 % des femmes atteintes d’endométriose décrivent un impact négatif de leur maladie sur leur travail, avec une forte réduction de leurs capacités de concentration, selon l’enquête EndoVie, publiée en 2020. Heureusement, les lignes bougent petit à petit, comme en témoigne Améline Condamine.
« Nous intervenons beaucoup en entreprise pour briser le tabou et sensibiliser sur cette maladie et ses impacts. L’objectif est que les responsables des ressources humaines se saisissent du sujet. La bonne nouvelle, c’est que nous sommes de plus en plus sollicitées pour ces interventions et de mieux en mieux accueillies, y compris par des dirigeants masculins. »
Améline Condamine, présidente d’EndoFrance.
Les femmes, les maltraitées
Androcur, Mediator, Dépakine, prothèses PIP, Distilbène, implants de stérilisation Essure… « La grande majorité des derniers scandales sanitaires concernent les femmes », dénonce la journaliste Liane Courté dans son ouvrage Les Mal Traitées, le scandale des violences médicales faites aux femmes, paru en octobre chez Flammarion. Entre 2022 et 2026, la journaliste a mené plus de 280 entretiens auprès de femmes concernées par ces scandales, un peu partout en France. Toutes souffrent de fortes douleurs, qui impactent leur quotidien, et racontent à quel point elles ont été insuffisamment entendues par les médecins qui les suivaient, ce qui fait écho aux propos tenus lors des Etats généraux de la douleur des femmes. « En France de nos jours, les femmes sont mal soignées. Mal traitées. Par des professionnels de santé, à l’attitude parfois paternaliste, infantilisante ou condescendante […], cela commence dès l’expression de leurs symptômes, lorsqu’elles font part d’une douleur, d’un problème. » L’ouvrage s’ouvre sur le journal de bord médical de plusieurs femmes aux parcours de soins chaotiques, racontés sans fard, avant de plonger dans les failles du système de pharmacovigilance. Cet imposant travail d’enquête s’approfondit sur 448 pages. En épilogue, la journaliste confie son propre parcours avec l’endométriose et dénonce la façon dont se sont déroulées ses échographies. « N’explique rien, ni ne demande mon consentement avant de commencer son geste. Je ne bronche pas, mais le malaise s’installe ». L’ouvrage se referme sur ce chiffre effarant issu de l’enquête Stop-VOG de juin 2026 : 45 % des femmes déclarent voir déjà subi des violences obstétricales au cours de leur prise en charge.


